lundi 19 janvier 2015

La liberté d'expression selon la philosophie libérale

 


  L'actualité récente a fait de la question de la liberté d'expression et de son usage un sujet épineux, aussi bien sur le plan national que sur le plan international. Ses partisans se sont mobilisés en France le 11 janvier, et ce fut sans précédent par l'ampleur de cette manifestation. Toutefois  cela n'efface en rien la question douloureuse des limites et de l' encadrement de cette liberté d'expression. Le cas Dieudonné en est l'illustration parfaite : pourquoi lui, serait muselé, et non pas Charlie Hebdo, dont l’irrévérence a beaucoup en commun avec celle de l'humoriste ? Au-delà de ce cas particulier, on se rend compte  que la liberté d'expression souffre de nombreuses exceptions, y compris aux USA, pays par excellence où elle serait  la plus «libre» :  l’obscénité, la diffamation ou l'incitation à la haine y  sont sévèrement encadrés. Quand à la France ; les exceptions sont encore plus nombreuses.

En effet dans nos sociétés occidentales, où on désire ardemment préserver cette liberté d'opinion et d'expression, on en redoute aussi ses excès. Intuitivement, il nous paraît difficile de laisser s'exprimer librement des idées que l'on considère comme répréhensibles, voire pire, incompatibles avec la vie en société.

D'ailleurs nos prédécesseurs, ceux qui ont écrits la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789, ne s'y sont pas trompés. Ils craignaient déjà les abus de la liberté d'expression qui ne devait pas troubler « l'ordre public établi par la Loi» et dont on devait  « répondre de l'abus [....] dans les cas déterminés par la Loi».

Quand et dans quelle mesure doit-on laisser libre cours à l'expression des idées de chacun ? Le débat est vaste, et les interprétations différentes selon les pays.
Si l'on se réfère de nouveau à la déclaration de 1789, elle ne donne pas de limite objective et claire à la liberté d'expression. Les termes employés sont sujets à des interprétations qui peuvent varier selon les époques et les mœurs et qui immanquablement vont déboucher à des controverses quand à leur application.

Paradoxalement, la déclaration de 1789 se fondant sur la préservation des Droits naturels de chacun offrait les outils nécessaires à un encadrement juste et objectif de la liberté d'expression. Il n'était pas nécessaire d'en faire un cas d'exception, de la distinguer des autres droits.

En effet, dans la doctrine libérale, dont se revendique principalement la déclaration de 1789, la liberté d'expression n'est qu'une conséquence logique du droit de propriété privée de chaque individu, qui est in fine le droit primordial, auquel toutes les autres droits se référent.

Étant propriétaire de son corps, un individu est en droit de s'exprimer librement, d'affirmer n'importe quelle opinion sans craindre d'être agressé.

Au premier abord, on en déduirait que dans une société libérale totale, de droit privé ou anarcho-capitaliste, la liberté d'expression serait absolue. Tous les discours seraient autorisés, mêmes ceux véhiculant des messages  nauséabonds et répréhensibles. Ils ne seraient proscrits que les messages concourant à une agression bien caractérisée envers un individu particulier. Quelqu'un défendant des thèses racistes ou incitant à l'émeute contre les vendeurs de  basket ne pourrait être puni, du moment que son discours ne vise personne précisément et reste général. En revanche s'il donnait un ordre clair, qui serait le déclencheur d'une agression contre une minorité ethnique par exemple, ou le patron de telle entreprise, il serait lui-même coupable de cette agression et devrait en répondre devant la justice.

Mais c'est oublier les obligations contractuelles de la libre association que permet le droit de propriété privée. Certes les individus sont en droit de s'exprimer librement et sans contrainte dans leur propre propriété privée. Mais, en prenant un exemple trivial, comme dans un cinéma, où un contrat est passé entre le propriétaire et ses clients, ces derniers ne peuvent troubler la séance en parlant à haute voix. Ils sont pourtant limités dans leur liberté d'expression.

Dans une entreprise privée, les salariés sont souvent tenus de ne point critiquer leur employeur et sa politique commerciale. Il est même parfois interdit d'arborer les articles du groupe concurrent sur le lieu de travail, par exemple des baskets Nike quand on travaille chez Addidas.

Ainsi la propriété privée, et son corollaire les relations contractuelles, tracent une limite claire quand à l'usage de la liberté d'expression, au même titre que n'importe quelle autre action humaine. 

Le problème se complexifie dans les espace dit publics, cher à nos États, dont la possession et l'administration relèvent de concepts flous et mal limités.

Comme ces espaces sont supposés appartenir à la collectivité dans son ensemble, à tout le monde en sorte, toute personne peut revendiquer le droit de s'y exprimer librement. Mais il va de soit que cela est impossible. Aucune vie en société serait possible si les gens s'insultaient et se menaçaient quotidiennement dans la rue ou si des rassemblements se créaient de façon spontanée pour exprimer des opinions à n'importe quelle heure de la journée. Et d'autant plus si ces opinions sont contraires aux fondations morales ou éthiques de l'organisation sociale dans laquelle on vit.

 Peut-on imaginer en France une manifestation contre la liberté d'expression ? Le gouvernement l'interdirait très probablement, la considérant contraire aux lois et aux valeurs de la République. Et pourtant on empêcherait certains de s'exprimer librement.

En conséquence, c'est au gouvernement qu'incombe la tâche d'organiser et de limiter la liberté d'expression dans ces lieux publics qu'ils administrent (et même dans les espaces privés). Mais comme le gouvernement représente le peuple, les individus se sentent légitimes d'infléchir cette liberté d'expression en leur faveur, soit de façon spontané en bravant les interdits, soit par le biais du jeu politique en modifiant la loi à leur avantage.

Si les espaces publics étaient privés,  ce serait au contraire au propriétaire (ou au groupe de propriétaires) de fixer les règles qui borneraient la liberté d'expression, comme dans les cas précédents.

 Ce qui peut amener à des résultats surprenants, pouvant même être choquant aux regards de nos propres valeurs. Une communauté religieuse dont les membres sont liés par des contrats privés peut stipuler dans les clauses, qu'il est interdit d'exprimer des opinions contraires aux préceptes religieux ( ces interdits pouvant être différents selon les lieux de la communauté, dans le domicile personnel et les lieux fréquentaient par les gens ). Ou alors une communauté végétarienne interdirait ses membres de faire l'apologie de la viande.
Au contraire d'autres associations d'individus ou de  collectivité privés peuvent être très permissives, ne réprimant pas le blasphème, voire même autorisant la diffamation entre chaque membre.

Ces règles-là s'appliquent aussi à la presse et plus largement à la diffusion des idées. Dans certaines communautés, les revendeurs et kiosques à journaux seraient interdits de proposer des magazines  proscrits par les règles communautaires. L’accès à certains sites internet serait bloqué. Et selon la nature des contrats de vie en collectivité, les dispositions réglementaires varieraient.La consultation ou la vente de certains journaux ne pourraient se faire que dans les domiciles privés et non pas dans les lieux dit publics. (1)

Comme dans le cas du cinéma et des entreprises privées cités ci-dessus, la propriété privée trace clairement les limites à l'usage de l'expression et des opinions sans pour autant enfreindre la liberté de chacun. Je ne me réfère pas à la liberté d'expression mais à celle en générale, du moins dans mon cas présent, à celle reposant sur la propriété privée, et qui consiste à être libre de toute agression illégitime.

Et c'est cela qui importe : la défense de la liberté. Être contraint de ne point exprimer toutes ses opinions n'est en rien une atteinte aux libertés individuelles, tant  que les règles soient établis contractuellement sur la base de l'association volontaire ; c'est-à-dire libérales.

Cela peut paraître décevant de réaliser que la philosophie libérale, dans son application cohérente et logique, mène à de tels résultats. Mais cette philosophie fut développée pour permettre la vie en société, ce qui oblige à respecter, en plus des principes primordiaux reposant sur la propriété privée, toutes les réglés établies mutuellement et volontairement.

Nos États peinent à arriver à ce résultat car le droit privé est sans cesse en collision avec le droit public et collectiviste, qui lui ne trace pas de limite claire quand à ce que l'on peut faire et ce que l'on ne peut pas faire. D'où toutes les incohérences qui en résultent.

Des millions de gens se sont rassemblés en France pour défendre la liberté d'expression. Un jour j’espère que ce sera aussi le cas pour la liberté, tout simplement.


(1) Les amendes aux infractions seraient définies à l'avance. Toutefois, en se référant  à l'ouvrage Éthique de la Liberté de Murray Rothbard les punitions doivent être proportionnelles aux crimes. En suivant cette logique, l'expression d'une opinion, comme le blasphème,  contraire à des règles établies ne peuvent faire l'objet de châtiment physique ou de la peine de mort,. Au pire ce serait une amende financière, des restrictions non violentes ou une exclusion permanente. Par contre un individu vivant en dehors de la communauté n'a aucune possibilité de faire taire des opinions émises dans une autre communauté.